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La revengeance des duchesses

Archives de l’auteur : Hélène de Saint-Jambe

Visions d’horreur

Les visionnaires sont parfois des imbéciles
dont la vue est bouchée par leur masque.

Dans les années 1960, quand Québec prévoyait détruire le Faubourg Saint-Jean-Baptiste et déchirer la Haute-Ville à coups d’autoroutes, son maire prétendait qu’il y aurait plus d’un million de personnes à Québec au tournant des années 2000 et qu’il fallait prévoir leur transport. Une de ces autoroutes superflues a finalement abouti dans un cul-de-sac, direct dans le cap séparant Saint-Roch et l’îlot Saint-Vincent-de-Paul. Nous voilà à la veille de 2020 : nous n’atteignons pas encore ledit chiffre, même en comptant la population des banlieues lointaines. Deux autoroutes supplémentaires qui auraient rasé ce qui reste de notre quartier n’auraient pas réglé le trafic qu’on connaît aujourd’hui.

Courtoisie de Hélène de Saint-Jambe

Sous prétexte d’accueillir 60 000 nouveaux ménages 30 000 nouveaux ménages (le chiffre a été rectifié entre 2016 et 2018)… Donc sous prétexte d’accueillir 28 000 nouveaux ménages d’ici 20 ans, la Ville de Québec prévoit dézoner des centaines d’hectares de terres agricoles pour construire des habitations. Elle dit vouloir éviter l’étalement urbain. Pourtant elle laisse construire des tours et autres projets suffocants qui donnent à l’entourage l’envie de partir (îlot Irving). Surtout, la spéculation immobilière encouragée par les projets qu’elle autorise entraîne une hausse du prix des logements, premier frein à l’augmentation de la densité de la population au centre-ville et à l’installation des jeunes familles. Sans compter que le manque flagrant de vision de nos fonctionnaires dilapide à la fois notre patrimoine bâti (îlot Saint-Vincent de Paul) et notre matrimoine environnemental.

Parmi les terres que Québec veut dézoner se trouvent les terres des Sœurs de la Charité. Elles ont été achetées en 2014 par le même consortium de nantis qui voit dans un Phare une « porte d’entrée » de Québec (ici, voir le mot phare en hologramme et entendre un air de trompette solennel). Il imagine un emblème de la ville, là où il y a un mur générateur de rafales et un symbole phallocratique.

Décidément, on n’a plus les visionnaires qu’on avait. Jules Verne se contentait d’écrire des livres. S’il avait véritablement foré la croûte terrestre jusqu’aux profondeurs imaginées, les éclaboussures de magma lui auraient fait fondre la face.

 

            

Souvenir de Londres, dessins de Hélène de Saint-Jambe (courtoisie)

Sources :

  1. Journal Droit de Parole
  2. lesoleil.com/chroniques/francois-bourque/le-reve-americain-et-les-terres-agricoles-f2a11a42406f06dc63bbd4a4040df352
  3. https://ici.radio-canada.ca/tele/la-semaine-verte/site/segments/reportage/90425/terres-agricoles-developpement-urbain-soeurs-charite

Quartier de (1/2)

Ça m’a fait rire quand Montcalm a commencé à se prétendre « le quartier des arts ». Il faut se le dire, les associations de gens d’affaires – aussi ailleurs dans le monde – ont la manie de s’inventer des « branding » question de faire mousser l’attractivité de leur territoire. Et ce, parfois au détriment des habitants. Ainsi le « nouvo » Saint-Roch, dont la vieille recette n’a rien de nouveau : une beurrée de revitalisation gonflée au four de la spéculation servie avec un coulis de gentrification des populations vulnérables. Cette revitalisation, pareille à d’autres, a été pétrie par des artistes qui, par leur présence et leurs activités, ont fait valoir le secteur à moindre coût, avant de se faire couper l’herbe sous le pied et passer eux aussi au tamis.

Nature morte, courtoisie de Hélène de Saint-Jambe

Voilà que Montcalm se prend pour un quartier des arts. Mais ce n’est pas parce que lesdits artistes s’y sont réfugiés. À part une ou deux vedettes de la chanson pop, ils semblent en fait se faire rares. Il n’y a pas d’ateliers renommés et une seule galerie d’art a pignon sur rue. Les lampadaires gigantesques qui décorent la rue Cartier seraient-ils donc la cause de cette dénomination? Contenants rigides et peu élégants, ouvrage décoratif d’une entreprise créative plus que d’un artiste, ces réverbères répètent des œuvres hors d’atteinte. Ce projet d’art publique trouve son équivalent au privé, dans les reproductions de peintures impressionnistes laminées dans les salles de bain des amateurs. On me rétorquera qu’au moins, on y affiche des artistes québécois vivants. Soit. Mais qui s’y intéresse sait que Manon De Pauw, l’actuelle artiste représentée, a de quoi offrir de mieux que de l’art décoratif sur une rue commerciale. On répliquera que pendant nos longues nuits hivernales, ces installations sont féériques et qu’en cette semaine de prévention du suicide (du 3 au 9 février), vaut mieux être abat-jour que rabat-joie. D’accord.

Nature morte, courtoisie de Hélène de Saint-Jambe

De là à se dire « quartier des arts »? Certes, le Musée national des beaux-arts est dans Montcalm. Cette ancienne prison risque à tout instant d’en redevenir une si son monstre administratif se nourrit de lui-même, sans développer des liens avec les communautés de sa région. Heureusement, nous n’en sommes pas là. C’est un bonheur de pouvoir fréquenter ce haut lieu quand on peut se le permettre. Sa programmation est stimulante. N’empêche, ce n’est pas une institution, si grosse soit-elle, qui rend artistique un quartier. Il faut au contraire moins de structures et plus d’artistes.

 

Durant la Revengeance des duchesses, je présente deux expositions sur la rue Saint-Jean, l’une à la bibliothèque Claire-Martin et l’autre au salon de coiffure T’es-tu vu l’allure?. C’est gratuit et vous êtes bienvenus.

           

Enfin, la traditionnelle exposition de crazy carpets de la Renvengeance des duchesses se déroulera du 10 à au 13 février au Fou-Bar, à Québec. Un vernissage suivi d’un encan aura lieu le 13 février sous la forme d’un 5 à 7 décontracté.

Un phare dans tes bobettes

Note : Ce texte burlesque peut ne pas convenir aux enfants.

J’évite le magasinage. Surtout dans les grandes surfaces. Néanmoins, quand je m’y perds par je ne sais quel mauvais hasard, j’admets que les centres d’achats offrent des expériences sociologiques fascinantes. À part une belle jeunesse liquidée derrière des caisses de Dolloramarde et autres boutiques dépressionistes, je suis transie par les madames qui s’habillent chic pour aller se racheter du linge et les monsieurs qui, de banc en banc, égrainent leurs heures à être seuls publiquement plutôt que seuls tout court. Mais il y a autre chose, en fait beaucoup de choses qui se résument à une seule : la marchandise. Et là, c’est malade. Je vous jure que, même si j’anime depuis plusieurs années des ateliers d’art au sein d’un organisme communautaire en santé mentale, je n’ai jamais vu de mes yeux vu quelque chose de plus délirant que la niaiserie capitaliste. Regardez bien ce bel exemple : un labo à lèvres qui offre des « expériences cérébro-stimulantes »! Avec ça, c’est certain, nous aurons à l’avenir plus de filles en sciences. Peu importe si elles portent des sarraus en dentelle et des éprouvettes au derrière.

Photos : Courtoisie de Hélène de Saint-Jambe

Cela dit, il se trouve aussi des marchandises étranges dans les petits commerces de la rue Saint-Jean. Dans une vitrine, j’ai trouvé ces caleçons exaltants. Moi qui porte des bobettes de grand-mère, je me suis tout-à-coup imaginé faire corps-à-corps avec le paysage et me parer d’architecture. Cependant, je n’ai pas trouvé le pendant féminin. Faudrait-il donc avoir un pont-levis préalable pour s’affubler de Manhattan ou s’accoutrer d’une œuvre de Frank Lloyd Wright? Je n’ai pas trouvé non plus d’immortalisation de la rénovation urbaine québécoise. Il n’y a pas de petites culottes imprimées du Château Frontenac, pas de string du centre Vidétron. Qu’à cela ne tienne, les stylistes peuvent aller se rhabiller : j’ai décidé de créer moi-même des bobettes imprimées de monuments.

Voici mes culottes nouveau genre : le devant est agrémenté de ce qui reste de la tour de Vésone, une antique construction dédiée à la déesse de l’eau et de la fécondité celtique Vésunna. Ce temple se trouve en Occitanie, plus précisément à Périgueux en Acquitaine, auprès d’un site archéologique gallo-romain hallucinant mis en valeur par le musée avoisinant, conçu par l’architecte Jean Nouvel.

C’est beaucoup moins vénérable, mais c’est aussi possible de créer des bobettes avec des aménagements immobiliers de Québec. On pourrait imaginer une couche-culotte avec le « troisième lien », par exemple. Ou encore ce magnifique modèle de caleçon, une façon de dire : le Phare, mettez-vous-le où je pense!

Sauvons la vocation (agricole) des terres (version terre-à-terre)

Sauvons la vocation (agricole) des terres (version lyrique)

Paroles, voix et figuration : Hélène de Saint-Jambe, duchesse de la Revengeance 2019

Photographies : Wartin Pantois

Montage : Olivier Breton

Sauvons la vocation (agricole) des terres (version terre-à-terre)

La rue Saint-Jean a perdu de sa vitalité. Plusieurs échoppes sont vides. La boucherie pue la moisissure. Son bâtiment est barricadé par les panneaux publicitaires d’agents immobiliers qui présentent une vision vaudevillesque de ses futurs appartements. Le poissonnier d’en face a déménagé. Heureusement, pas loin, il y a Langlois, l’épicerie asiatique qui dépanne en fruits et légumes. Pas facile d’en trouver de bons. Avez-vous remarqué la qualité décroissante de ce qui se vend dans les grandes surfaces? Heureusement qu’existe le Marché de proximité1.

En passant, les terres agricoles sont une ressource non renouvelable. Depuis 1971, le Canada a perdu plus de quatre millions d’hectares de ses terres agricoles, principalement en raison de l’étalement urbain.

Les terres des Sœurs de la Charité constituent une enclave urbaine située dans le secteur Bourg-Royal, à Beauport. Leur superficie de 200 hectares (2 km2) offre un territoire agricole d’exception. Cela prend des milliers d’années à la Nature pour en générer de tels. Véritable matrimoine, elles sont cultivées depuis les débuts de la Nouvelle-France. Les sols de ces terres retiennent les eaux. Comment réagiront les rivières Montmorency, Saint-Charles ou Lorette si les terres des Sœurs sont bétonnées par un projet immobilier?

Ces terres sont plutôt l’occasion d’élaborer un projet d’agriculture locale. Non pas un projet visionnaire, mais un projet terre-à-terre. Un projet écologique pour réduire les transports, pour accéder à une autonomie alimentaire, surtout pour contrer l’insécurité alimentaire de tous; l’insécurité alimentaire des personnes démunies certainement, mais aussi celles des personnes en général : consommateurs à qui on vend des produits louches, transformés et regorgeants de pesticides. L’insécurité alimentaire finalement, c’est de ne pas savoir ce qu’on mange en sachant qu’on nourrit notre cancer.

Les terres des Sœurs de la Charité pourraient devenir une FUSA, une Fiducie d’utilisation sociale agricole, où chacun y aurait sa part en bouffe biologique, sauf les agents immobiliers.


1 Le Marché de proximité de Québec propose un accès à des aliments produits localement via une plateforme de commande web et des points de chute hebdomadaires.

Lien : www.marchequebec.org

Vue de même, tour à tour

Saint-Jean-Baptiste, c’est une petite Gaule. Un quartier qui a été déchiré par l’urbanisme du béton goudronné, mais rebâti par le mouvement coopératif. Une enceinte dont le centre est partout, et la circonférence, une autoroute.

Après la pluie, gravure de Bill Vincent,1980, courtoisie de l’artiste

J’y ai mes quartiers. L’édifice de la Banque Nationale me cache le soleil. Le Complexe G me bombarde d’ondes électromagnétiques. Je sais ce qui m’attend. J’habite un ancien bâtiment en face d’un CHSLD. Quand le printemps arrive, j’ouvre les fenêtres et j’entends une vieille crier à la journée longue. D’année en année, ce n’est jamais la même. C’est ma vue bouchée d’en face.

De l’autre côté, j’ai le privilège de la hauteur. Je suis pourtant une duchesse de classe moyenne. Simplement j’habite la Haute-Ville. Je ne suis pas enfermée dans une de tour de verre, je n’ai pas besoin d’être sauvée. Néanmoins je me tiens à l’étage. J’aime voir loin. Je fais le guet.

L’horizon s’étend jusqu’aux montagnes. Je vois l’incinérateur et l’usine qui crache sa fumée jusqu’à Vanier. Au fond, j’aperçois Sainte-Brigitte-de-Laval qui colonise la nuit de lueurs en lumières. À l’avant-plan, il y a les nouveaux voisins de l’îlot Irving. Au dernier étage, ils ont des fenêtres mur-à-mur et un énorme téléviseur qui clignote comme, plus loin, l’écran hystérique du centre Vidétron*. Au second plan, les tours s’imposent : celle « tout en bois » qui a l’air d’un jeu de blocs Lego aux couleurs de la confédération; celle à côté de la bibliothèque qui fait ombre à l’église Saint-Roch; celle de Sherpa, multicolore, qui sera cachée par celles qui s’annoncent, subtilement, sur la rue Saint-Vallier. Les bâtiments érectiles strient le paysage. La Ville me dévisage.

Je vois encore les terres des Sœurs de la Charité. Un îlot de lumière. Je me dis tous les jours qu’un nouveau quartier couvrant cet endroit, ça serait la mort. J’en ai fait une chanson. Rendez-vous à un prochain post.

Courtoisie de Hélène de Saint-Jambe, dessin-collage d’après un plan de Marc Boutin sur la place de l’automobile dans le faubourg Saint-Jean-Baptiste

* Pas besoin du « o » au centre, la construction est elle-même un trou au milieu du paysage et des poches des contribuables : « Vidétron », puisque ça a l’air d’un immense bol de toilette.

Bio

Poète indisciplinaire et travailleuse culturelle depuis plus de vingt ans à Québec, Hélène Matte est un électron libre portant de nombreux chapeaux : écrivaine, commissaire et médiatrice, performeure et artiste visuelle, mère de famille et citoyenne. Sa pratique investit les notions de voix, de rencontre et d’art-action. Elle a réalisé des expositions et performances ailleurs dans le monde, mais agit aussi au niveau local, où elle initie des projets rassembleurs tels Apprentis poètes! (2014) et Vies de Quartier (2016). En 2019, elle diffuse le projet multidisciplinaire ZumTrobaR.

Ce qu’elle fait dans la vie : De la poésie hors livre, de la médiation culturelle, de la cuisine

Ses plus grands défis : Développer son oreille et sa voix. Ne pas pogner les nerfs trop vite.

Ce qu’elle aime de son quartier : La beauté des vieux bâtiments, l’ambiance, les coopératives, les parcs et les gens, en particulier les originaux, les militants d’expérience et les enfants

Ce qu’elle n’aime pas de son quartier : Les nouveaux développements sans considération pour les habitants des alentours, qui font semblant de s’intéresser aux logements sociaux pour faire mousser l’acceptation sociale et qui finalement offrent un manque flagrant de cohésion tant sur le plan esthétique qu’écologique en plus de briser nos murs avec leur dynamite.

Une cause qui lui tient à cœur : Sauver la vocation (agricole) des terres des Sœurs de la Charité (vive l’agriculture locale!)

Si elle devient reine, elle s’engage à donner la cagnotte à l’École Saint-Jean-Baptiste pour participer au financement du réaménagement de sa cour d’école

Merci à nos partenaires