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La revengeance des duchesses

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Mariana

Charlesbourg

La truite de la bibliothèque

Je vais vous conter la fois où j’ai attendu comme une truite après un gars, à -20, à l’extérieur du Cégep Limoilou, campus Charlesbourg.

On était allés à la même école secondaire et il était plus vieux que moi. On prenait la 36 pour se rendre, et on se croisait souvent. On s’est reconnus, des années plus tard, à la bibliothèque de Charlesbourg pendant qu’on étudiait. On s’est clairement tombés dans l’œil l’un de l’autre, parce qu’on a jasé un peu, échangé les Facebook et les sourires, puis on s’est donné rendez-vous.

Il m’avait amenée voir un show d’un band local au Tam Tam Café, pis l’air du temps était magique, et on s’était embrassés. Je m’étais accotée sur son épaule dans l’autobus en revenant à la maison, il m’avait même raccompagnée, imaginez! On s’était dit qu’on se donnerait des nouvelles pour se revoir.

L’affaire est que quand je m’attache, pis que j’ai des papillons dans le ventre, je m’accroche comme une tique. J’ai attendu une semaine et j’étais sans nouvelles. J’ai su, entre les branches, qu’il était au Cégep de Limoilou, campus Charlesbourg. Il m’avait dit qu’il était super occupé et qu’il avait pas le temps de me parler, je l’ai cru. Romantique que je suis, je me suis dit que j’irais l’attendre après son cours. On pourrait jaser, marcher ensemble, prendre un café ou se donner les nouvelles qu’on s’était promises mais qu’il avait jamais honorées.

Il faisait horriblement froid et il n’est jamais sorti du cégep. J’ai passé trois heures à me réchauffer les cuisses chez moi, comme une truite sortie de la pêche sur glace.

Mais lorsqu’il m’a écrit le lendemain pour me proposer d’aller voir un film chez lui, tout était pardonné. Je me suis mise belle, et il m’a amenée chez lui, qui en fait, était chez ses parents.

Il a mis « The Good, the Bad and the Ugly ». Je me suis accotée sur lui. Pas de baiser, rien. J’ai attendu, tassé mes cheveux, toujours rien.

Au milieu du film, je me suis tannée, j’ai dit que j’étais fatiguée et que je voulais rentrer chez moi. « OK. »

J’étais tellement déçue que je ne l’ai plus cherché.

Il m’a même pas présentée à ses parents, qui étaient là.

Trois mois plus tard, je suis sortie prendre une bière avec un autre gars, celui avec qui je partage ma vie depuis huit ans. Quelque chose comme deux mois après que j’ai entamé ma nouvelle relation avec mon chum, il est réapparu dans mes conversations Facebook en me disant qu’il avait maintenant le temps pour moi et me proposant d’aller voir un show avec lui.

Mais si j’ai appris quelque chose quand je retournais chez moi après le fiasco du film western, c’est que je vaux beaucoup plus d’un plan B pour remplir des trous dans un horaire. Je ne suis pas quelque chose qu’on garde sur une étagère, en attendant.

J’ai poliment refusé l’offre. Et l’histoire s’arrêta là.

Crédit : Mariana Montoya

Crédit : Mariana Montoya

Toi, épinette noire

Tu es sauvage,

Et ton indomptable abysse m’attire inexorablement,
Comme la forêt vierge,
Comme le prédateur libre

Tu es hypnotisant,
Insondable.

Et il y a quelque chose
Dans tes orages
Qui reflète à la fois
Mon désir de toi
Et ma frayeur
Que tu t’envoles,
Ou que la vie de nomade
Qui t’appelle
M’engloutisse loin de toi

Comme le feraient
Les flots de l’océan.

Tu es aussi
Un étalon noir qui se cabre
Sous la pleine lune

Et sur ton front ruissellent
À la fois
La sève
Et la lave

Je le vois.

Car ta nature
Appelle la Nature.

Le club philosophique

La salle de classe avait une lumière jaunâtre-ocre. C’était peut-être l’effet du soleil d’automne, peut-être les murs couleur moutarde, peut-être les lumières elles-mêmes dans la salle qui donnaient cet effet. Peut-être aussi que ma mémoire teint déjà en sépia mes souvenirs d’adolescence. Je ne me souviens plus du numéro de la salle, mais je me souviens très bien de l’odeur de papier qu’on retrouve dans les vieux livres, dans les bibliothèques et dans les écoles. Je me souviens de la texture partiellement lisse du bureau zébré de rayures laissées par d’autres étudiants passés avant moi (et je l’avoue, j’ai laissé plusieurs cicatrices sur quelques bureaux de cette école pour marquer mon passage).

Crédit : Mariana Montoya

Crédit : Mariana Montoya

On était quelques-uns, pas plus d’une dizaine, réunis dans la salle. On avait arrangé les bureaux en cercle et on attendait l’arrivée de monsieur L. Une année auparavant, on avait écouté dans le cadre d’un cours « La société des poètes disparus » et bien que la scène de « Oh capitaine! Mon Capitaine! » ait déclenché l’hilarité générale (c’est devenu un running gag pour écœurer des professeurs et remplaçants, exécuté par les quatre mêmes clowns de classe régulière), on se sentait un peu comme ça. Assis dans un genre de société secrète, club discret, à l’abri des autres.

Nous avions tous un point en commun : on était de ceux qui s’engageaient dans des discussions enflammées de géo-socio-politique pendant les pauses et devant les casiers. On avait la force que les amis de jeunesse ont de débattre sans se sauter à la gorge. Des fois on se heurtait, mais on aimait se remettre en question, se parler entre nous comme des adultes. Ce goût de la maturité nous motivait, et sans nécessairement être de la même « gang », on se portait un respect mutuel. Monsieur. L. était professeur d’éthique, et il avait le don de nous traiter de manière sérieuse. Il n’avait pas peur de parler de ses valeurs et de ses convictions à ses étudiants, de nous traiter comme de jeunes personnes capables de réfléchir.

D’ailleurs, notre réunion en dehors des heures de classe était une idée de monsieur L. Il nous avait approchés, chacun d’entre nous, pour nous suggérer la création d’un club philosophique.

Lorsqu’il est entré dans la salle, l’ambiance est devenue électrique. Il nous a donné des copies avec des fragments d’Héraclite et nous a demandé à tour de rôle de les interpréter. À ce jour, ça reste un de mes meilleurs souvenirs du secondaire.

Je n’ai pas eu la chance de faire le party avec les autres très souvent. Les fois que je me suis fait offrir de la drogue et de l’alcool par des amis entre secondaire 1 et secondaire 5 se comptent sur les doigts d’une main. Je n’ai pas eu de « vrai » chum pendant ces années, mais j’ai toujours gardé en tête ce que monsieur L. nous a dit en classe : qu’il cherchait toujours à avoir le regard d’un enfant, les yeux brillants de découvrir toujours le monde qui nous entoure. Il voulait éviter à tout prix qu’on devienne des zombies avec le regard mort, blasé, cynique. Il nous a enseigné à aimer penser différemment. Et pour ça, je lui serai éternellement reconnaissante.

Des années plus tard, je l’ai revu dans le cadre de mon travail; je portais à ce moment-là avec moi le poids muet de la dépression et de l’anxiété. J’avais changé avec les années, et même si je suis encore jeune, je n’avais pas nécessairement la légèreté de mon moi-même de 14 ans. J’étais contente de lui avoir reparlé. Mais j’aurais aimé qu’il reste dans mes souvenirs.

L’autre leçon qu’il m’a donnée, quand je l’ai revu, c’est que lorsque le regard change, nos héros perdent de leur grâce. Les expériences de vie et les perceptions les changent, inévitablement. Personne ne mérite de se faire idolâtrer. Ça déshumanise.

Il m’aurait probablement dit ce genre de chose, dans le décor sépia d’autrefois.

Primaire

Crédit : Mariana Montoya

Crédit : Mariana Montoya

Je ne garde pas énormément de souvenirs positifs de mon court passage au primaire à Québec. Pour être bien honnête, les deux années et demie que j’ai faites en sol canadien après mon arrivée furent ponctuées de confusion, d’amitiés, d’intimidation et d’isolement. Dans ma première école, je suis devenue amie avec une fille aux cheveux de la couleur du blé, qui partageait avec moi l’amour des reptiles et des dragons, un point en commun qui nous séparait des autres amies de notre âge. Mes plus beaux souvenirs de mon enfance post-immigration sont avec elle.

Lorsque j’ai changé d’école, et de municipalité, je me suis encore retrouvée à rebâtir ma vie sociale de zéro, à l’âge de 11 ans. Je n’avais plus de classe d’accueil pour enfants immigrants dans ma nouvelle école, et je ne savais pas s’il y avait d’autres jeunes filles qui aimaient les dragons et les serpents comme moi. Par chance, Harry Potter gagnait en popularité et ça a été mon point d’ancrage. Voyez-vous, la magie et l’imagination sont un langage universel. M.-J. et moi sommes même allées une fois au lancement du cinquième livre, à la Librairie Pantoute à minuit, avec des capes et des chapeaux de sorcière.

En cherchant l’acceptation de mes pairs, je me suis tenue quelque temps avec des jeunes filles qui, j’imagine avec le recul, l’ont eue pas mal rough elles aussi, mais différemment. Elles embrassaient la sexualité naissante du début d’adolescence avec une aise qui me troublait déjà. Avec elles, on parlait de la cruauté des autres, on parlait de garçons, et je riais quand elles riaient. Ce sont elles qui m’ont enseigné que chatte voulait aussi dire vulve, et qu’il n’était pas bien vu de manger lentement une banane ni un popsicle, parce que les garçons se feraient forcément des idées.

Dans ces couloirs, j’ai connu l’humiliation et les larmes de rage, j’ai senti le rejet et la solitude. Mais j’ai aussi observé en cachette le garçon aux yeux verts qui me plaisait tant à l’époque, j’ai appris à parler, à échanger, à me défendre et à me rebeller.

Quant à mes amies, chacune a fait son chemin. La très grande majorité, je ne les ai jamais revues. Les garçons qui m’ont tourmentée non plus. Les rumeurs sont les seuls échos qui sont restés, et leurs noms sont tombés dans l’oubli. Dans les couloirs de l’école, les fondations de la femme que je suis devenue ont été construites, et plus souvent qu’autrement, j’ai dû traîner les briques moi-même, que j’aime les dragons ou non.

Peut-être qu’après tout il y a une certaine magie à ces couloirs; ils sont témoins de tout, ils ne changent que superficiellement avec les années. Mais les enfants qui apprennent, eux, changent. C’est dans des explosions que les étoiles naissent.

Véro

Elle aimait les pivoines.

Elle nous a accueillis, ma famille et moi, quand nous sommes arrivés les uns après les autres bien remplir notre maison située sur la 3e Avenue Est. Notre voisine était douce comme l’odeur des pivoines qu’elle nous coupait chaque printemps. Elle avait la patience de faire la conversation avec mes grands-parents déracinés. Elle s’assoyait souvent avec eux sur sa balançoire, en buvant un thé, leur expliquant tranquillement le vocabulaire des articles de journaux. Elle leur a inculqué l’importance de bien prononcer l’accent circonflexe inexistant dans « Jâcques », parce que dire « jacques », ça sonne comme «  Jack » dans une bouche hispanophone, et ça, c’est de l’anglais.

Rapidement devenue un membre de la famille, elle participait activement aux anniversaires, renouvellement de vœux de mariage, graduations… elle était toujours présente avec ses boucles châtaines et son sourire généreux. Elle apportait à tous les coups un gâteau renversé aux ananas, avec la texture moelleuse et jamais sèche d’une recette bien cachée. Plus souvent qu’autrement, son gâteau était terminé bien avant le forêt-noire de l’épicerie.

Douce, elle a gardé au salon une rose accrochée derrière la photo de son défunt mari. À l’entendre, il était deux fois plus généreux qu’elle. Vers la fin, elle a choisi de ne pas partager ses jours avec un autre qui lui faisait des avances, parce qu’elle avait eu un seul mari et qu’elle l’aimait toujours. « Les pages de notre amour » n’avaient rien à leur envier, même si on n’a pas eu le privilège de connaître son compagnon. En ce qui concerne ses enfants, son fils, P., est lui aussi devenu un ami cher, un membre du clan et une des nombreuses ancres qui ont facilité notre intégration en sol québécois.

La dernière fois que je lui ai parlé activement, je lui avais amené du pain aux bananes que j’avais fait. Quand je suis repartie, elle m’a dit de remercier ma mère pour la collation que je lui avais apportée. Elle avait l’air fatiguée, avec sa repousse blanche sur son crâne délicat.

Nous aimions ses pivoines, et elle nous manque terriblement.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à elle quand j’en vois, depuis.

 

Crédit : Mariana Montoya

Crédit : Mariana Montoya

Comme on regarde les pivoines fleurir et faner,
Je me retire dans une chambre noire
Développer les vieux souvenirs dans le parfum
Des roses qui ne fleuriront plus

Puisse-t-elle encore sous les neiges
Dormir auprès de son roi,
Elle, notre reine de printemps.
Puissent-ils prendre le thé
Au-dessus du Soleil, ensemble,
Pour l’éternité qu’ils ont voulu partager.

Charlesbourg,
Charlesbourgoisie, Charles-bout-du-monde, Charlesbourg

Crédit : Mariana Montoya

Crédit : Mariana Montoya

Quartier qui en prend large, tranquille, ancien, plutôt boudé par le restant de la ville. On a l’image des maisons de banlieusards, des retraités. On croit qu’il ne se passe jamais rien, et pourtant.

Nous avons une magnifique bibliothèque au Trait-Carré, dont le toit vert offre une des plus belles vues de la ville qu’on puisse avoir. On a le Trait-Carré lui-même, porteur d’histoire au cachet unique, avec notre moulin des Jésuites. On a l’ancien zoo, un immense parc qui passe sous les radars. Deux centres commerciaux, des centres communautaires, des écoles…

Mais ce qui fait le charme de Charlesbourg, ce sont ses habitants.

Ce sont les personnes, comme notre première voisine, qui accueilleront leurs voisins immigrants comme des membres de la famille, qui offriront le thé, des pivoines et des journaux, pour mieux pratiquer le français avec les vénérables vieillards de cette famille au français cassé. Ce sont les dames comme cette même voisine qui sans faute était présente dans tous les événements familiaux. Des gens comme le voisin actuel de mon père qui va redonner la gentillesse qu’on lui donne au centuple. Un coup de main pour tondre la pelouse contre un verre de vin, des rires et une poignée de main sincère. Ce sont les gens du Brunet qui ont habité ce quartier toute leur vie, qui vont se souvenir de toi quand tu iras chercher tes médicaments et ton shampooing et qui demanderont de tes nouvelles. Ce sont des amitiés fidèles et honnêtes au cœur de chaque demeure et de chaque commerce.

Ce sont les personnes de la Maison de la famille, qui vont offrir un cercle, une aide, une oreille et un guide, qui vont inspirer les personnes qui s’y rendent à devenir meilleures. Ce sont des gens trop bons, au caractère franc, à qui on sait qu’on peut faire confiance.

J’ai toujours trouvé que le ciel à Charlesbourg était plus vaste, un peu différent qu’à d’autres endroits de la ville, peut-être parce qu’on est en haut d’une longue côte. Mais je pense qu’il reflète avec grâce la douceur des gens qui y habitent. Et je pense que c’est pour cela qu’il est aussi captivant.

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