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La revengeance des duchesses

Section 10e anniversaire

10e anniversaire

RevenGENRE

Marjorie Champagne, duchesse de Limoilou 2010 et Reine-Mère [cofondatrice de la Revengeance des duchesses]

Quand j’étais petite, je dessinais. Je dessinais tout le temps, beaucoup. Vers l’âge de 9 ou 10 ans, j’ai commencé à faire du dessin de mode. Ce qui m’intéressait n’était pas tant la création du vêtement, mais plutôt le dessin du mannequin, voire de la silhouette qui le portait. En gros, je m’intéressais à la représentation du corps féminin.

Dessins réalisés à 11 et 12 ans.

Un jour, j’entrepris un grand projet : celui de dessiner six femmes « grandeur nature ». Une fois cela fait, j’affichai ces dessins, qui mesuraient cinq pieds de haut, en face de mon lit, sur le mur de ma chambre. Bien alignées les unes à côté des autres, chaque femme était très différente. Il y avait une frisée rousse, une brune à grands yeux verts, une blonde avec de grosses joues, etc. À cette époque, je n’avais pas l’impression que ce que j’avais réalisé était spécial. Aujourd’hui, quand j’y repense, je trouve ça plutôt révélateur.

En fait, depuis toujours, je suis à la recherche de ce qu’est une femme. Et bien sûr, cette recherche s’applique à ma propre identité. Pourquoi ce questionnement? En retournant la question dans ma tête à plusieurs reprises, j’en suis venu à une partie de réponse.

Ma mère m’a toujours dit : « Ce n’est pas parce que t’es une fille que tu ne peux pas faire ça! ». Le « ça » étant du BMX, du skate, du baseball, du soccer, du hockey, name it! Mon ego de jeune fille s’est construit autour de cette injonction. Très jeune, j’ai voulu prouver aux gars qu’il n’y avait aucune différence entre eux et moi. Mon « combat » s’exprimait concrètement dans les compétitions sportives. Ainsi, je cherchais à les battre sur leur propre terrain, et souvent, ça marchait.

J’étais la première choisie dans les équipes de ballon-prisonnier, je tirais des « boulets », je gagnais les compétitions de course et de lancer du poids. Ça me remplissait de fierté. Et pour en ajouter, entre 3 et 10 ans, ma « gang » d’amis était formée que de garçons. J’étais la seule fille et jamais je n’ai ressenti de différence entre eux et moi.

Marjorie Champagne, 11 ans. Courtoisie : Marjorie Champagne

À l’adolescence, mon identité « féminine » a gagné du terrain. S’est établie une tension intéressante entre le fait que je ne me sentais pas nécessairement différentes des garçons, mais que j’avais aussi envie d’embrasser cette identité féminine.

Comment faire alors pour devenir une femme sans renier cette partie de moi, qui dans ma tête, correspondait au masculin? Comment faire pour devenir séduisante, tout en restant puissante et, il faut le dire, pas mal « loud » pour une fille?

Aujourd’hui, je regarde les duchesses de la Revengeance et je me rapporte à ces six dessins que j’avais fait plus jeune. La Revengeance reprend ce même questionnement : qu’est-ce qu’une femme au juste?

La réponse se trouve en partie dans ce projet qui m’est si cher : nous sommes poètes, dessinatrices, vidéastes, philosophes, politiciennes, historiennes, agricultrices, communicatrices, enseignantes, infirmières, sportives, intellectuelles, mannequins. De plus en plus, nous ne nous définissons plus que par le genre auquel nous appartenons, mais par le fait que nous sommes uniques, diverses et multiples.

La Revengeance fête cette année son dixième anniversaire et pose des questions de fond toujours aussi pertinentes. Elle accueille cette année une représentante non binaire, Fre, duchesse du Vieux-Limoilou. La question s’élargit et s’étend donc à la nécessité de définir les êtres humains selon leur genre. Est-ce que ça nous apporte quelque chose d’avoir obligatoirement à se définir en tant qu’homme ou femme? Est-ce vraiment nécessaire? Et si ce l’est, pouvons-nous ou devons-nous choisir?

Est-ce que pour la onzième édition de la Revengeance, on ne pourrait pas changer de nom et devenir la RevenGENRE? Hihihi ;) Pourquoi pas!

Jouer au Carnaval

Ariane Lessard, duchesse de Saint-Sauveur 2014

Je me souviens encore de la fois que j’ai assommé Sophie Lou Limoilou
J’y pense souvent
Je me sens mal parce que c’était une fille que j’aimais beaucoup, mais de manière timide, intimidée
Je me rappelle que sa mère était vraiment fâchée contre moi
Parce que j’avais voulu performer la fille qui est frue de pas gagner
La fille qui est bitch et qui n’aime pas les autres filles
Mais c’était pas moi cette fille
Je ne voulais pas être ça, mais je voulais avoir le droit de le performer, de montrer que ça existait, avec humour, sarcasme

Il y a beaucoup de ça dans le carnaval
Des rôles, des costumes, de l’outrance
J’ai aussi joué à être une poétesse de l’ombre de Saint-Sauveur, une duchesse russe du froid nordique, une amatrice de one-piece en coton ouaté qui montre ses boules,
À ce moment-là j’incarnais une saltimbanque du déguisement
Il faut savoir que si les filles grimacent autant, c’est parce que l’événement permet une expiation
Il permet à un groupe de filles, femmes, personnes qui s’identifient à, de vivre un carnaval à leur manière, sous le regard attentif et festif des habitants qui font vraiment vivre Québec de l’intérieur, les mêmes qui vivent terrés dans les divers quartiers de la vieille capitale et des alentours, qui ne votent pas pour la CAQ et qui aspirent à plus qu’un stade de hockey vide

Je me souviens de ma rencontre avec le maire le nombre de blagues sexistes qui peuvent être drôles vu qu’on est des filles intelligentes qui ne trouvent pas ça drôle d’habitude han
Le même maire qui fait revenir les anciennes duchesses et qui d’un coup, arrête de financer celles qui vivent en partie en bas de la côte

C’est primordial la folie dans le carnaval, c’est important d’aller voir jusqu’où on peut aller, poser des questions, frôler l’irrévérence, s’affirmer dans l’art, profiter de tout ce que ça donne, de se faire lire, de se faire voir

Pour les provocatrices comme moi, c’est un bel espace
Des chambres à soi mélangées en maison
Maison close de filles, je dis filles, mais je pourrais dire encore femmes, mais dans filles je reconnais plus de loisirs, mais c’est pas important

Une belle trâlée de filles qui se connaissent, se comprennent, tissent des liens, veulent s’impressionner entre elles, s’impressionnent, s’intéressent, se la jouent

Saint-Roch pis Vanier vous étiez mes sœurs même si Saint-Roch était fucking jeune
J’en revenais pas de la qualité de ces êtres

Ce qu’il y a de bien à Québec, c’est le réel microcosme d’artistes qui se savent exister qui donnent de l’espoir peut-être pis des coups comme aux dernières élections quelque chose comme une communauté

À Montréal, y’a trop de monde pour que tu saches que ce que tu fais est important, connu, reconnu la vie se passe surtout sur les réseaux sociaux pour une exilée comme moi parce que le milieu littéraire montréalais est intimidant tu sais pas trop comment parler au monde sans avoir l’air d’une fille qui veut de la visibilité alors que tu veux plutôt des nouveaux amis dans le domaine de l’art, mais genre n’importe quel art pour retrouver l’atmosphère qui avait à Québec, du monde qui se parlent se rencontrent souvent dans les espaces qui portent à se rencontrer,
mais c’est peut-être aussi parce que je sors pu pis que je bois moins, peut-être que c’était Québec qui m’aidait peut-être que c’était l’alcool

Le port du nom de duchesse est éphémère sur les médias sociaux
Mais il reste gravé dans le cœur

On ne naît pas toutes duchesses
Mais on en a besoin

Lancement de la Revengeance 2014. Photo : Cathy Lessard Photographe

Duchesse de ville, duchesse de campagne

Émilie Rioux, duchesse de Limoilou 2015

J’habite Limoilou comme on habite un village. Un petit village de région, où 400 quelques personnages, ayant à la fois tous les âges, se croisent dans les mêmes rues, entre deux allées d’épicerie, entre deux coups de pelle pour ouvrir leur cour enneigée. Ça prend des nouvelles de tout un chacun, ça potine, ça commère, ça s’aime ou ça aime se détester. Tournois de pétanque, festivités de ruelles, casse-croûte du coin. Dans mon petit village, entre parenthèses au milieu de la ville, on vit parmi les arbres comme s’ils étaient à nous.

J’ai grandi à Saint-Mathieu-de-Rioux, un territoire où les ondes cellulaires ne se donnent pas la peine de faire le détour. Une poignée de maisons qui ont toujours été là, habilement dissimulées par les montagnes, qui, elles, passent leurs journées à admirer leur reflet dans l’immense lac qui s’étire d’une extrémité à l’autre du village. Quand les eaux du lac se figent, le bourdonnement des abeilles fait place à celui des Ski-Doos. Dans les rangs, on cultive des champs de neige (c’est ben moins d’entretien), alors qu’au village, on prie le Bon Dieu pour la prochaine bordée qui ensevelira les pentes du mont Saint-Mathieu, haut lieu de tous les rassemblements, comme un nouveau perron d’église en altitude. À l’ombre d’un clocher qui ne sert plus qu’à indiquer l’heure, les hommes jasent autour de la machine à liqueur du garage, les femmes échangent leurs secrets au salon de coiffure et les enfants laissent traîner leur bicyclette et leur but de hockey au milieu de la rue. Je suis duchesse de grands espaces et tout ça, c’est chez nous.

Ceci dit, chez nous, il y a aussi les pistes de ski de fond brodées autour de la rivière Saint-Charles et les sportifs souriants qui s’y aventurent, beau temps, mauvais temps. Il y a aussi tous ces clochers abandonnés, qui ne demandent qu’à résonner. Il y a les mêmes potins de coiffeuses, les mêmes garagistes sympathiques, les mêmes caissiers colorés qui scannent mes légumes à l’épicerie. Chez nous, c’est la certitude de croiser des visages connus en descendant sur la 3e Avenue, un dimanche après-midi d’été. Chez nous, les balcons sont musicaux, on y joue pour faire lever le soleil. C’est là qu’ils sont aussi, les grands espaces.


À Limoilou ou à Saint-Mathieu-de-Rioux.

Chez nous, c’est aussi un peu chez vous.

Lettre à Régis Labeaume

Sonia Plourde, Old Duch du Old Queb’ 2011

Allô Régis!

Long time no see. En fait, j’entends pas mal parler de toi, mais moi, je suis plus discrète. Ça fait déjà huit ans que j’ai été duchesse du Vieux-Québec. Il s’est passé pas mal de choses depuis. Laisse-moi te faire un petit résumé.

J’habite encore le Vieux. Ben oui, je tiens à défier les statistiques, c’est mon côté rebelle tranquille : je m’attaque aux chiffres, en silence. Il paraît que c’est dans tes objectifs de ramener les familles dans le Vieux? Tu devrais nous chérir, cher maire, nous, on est restés malgré tout. En presque dix ans dans notre 6 1/2 en plein cœur touristique, on a contre vents et G7 fait pousser des enfants dans la pierre bicentenaire d’un building qui est présentement suspendu entre deux propriétaires, succession oblige. On ne sait pas ce qui va se passer avec ça. Parce qu’il faut que tu saches, Régis, que depuis mon règne, mon proprio, un grand amoureux de la vie et de la ville, qui tenait à son bloc pour se garder amarré à ses origines, est tragiquement mort en s’écrasant avec son avion. Notre logement plein de poils de chat, de petits désagréments et d’amour, tôt ou tard sera vendu, probablement au plus offrant et sans sentiments.

Ramener les familles. Je ne veux pas te faire de peine, Régis, mais c’est mal parti. Sais-tu ce qui s’est passé aussi depuis sept ans? Six lettres, Régis. Devine? Airbnb. Six lettres qui sont en train de gratter ce qu’il reste de cœur et d’âme dans mon quartier pour le recouvrir de photos léchées pour allécher des pigeons voyageurs. Des vies qui ne prendront pas racine dans les parcs autour de chez moi. Des gens qui seront séduits, aimeront, puis iront voir ailleurs. Airbnb, c’est le Tinder de l’habitation.

Pour ramener les familles, il faudrait tordre le bras des promoteurs, qui ont bien compris que deux 3 1/2 ça se vend plus cher qu’un 6 1/2. Il faudrait nous aider à accéder à la propriété, nous, les rêveurs aux limites de la naïveté qui tentent de faire grandir nos enfants dans un coin qui semble, malgré tes beaux discours, les exclure de tous les plans. Le Vieux-Québec et ses Vieux Québécois, en majorité vieux de corps et de cœur, veulent semble-t-il des parcs tranquilles sans jeux, où il ne se passe rien, comme l’ont dit haut et fort plusieurs aigris gris lors d’un certain atelier consultatif sur l’avenir du parc du Corps-de-Garde, qui pourrait pourtant être un lieu de rassemblement entre les générations plutôt qu’un bunker pour se protéger de la vie qui pousse. Faut croire que les quelques jeunes âmes rêveuses de mon beau quartier avaient des berceuses à chanter ce soir-là, car j’étais pas mal la seule à tenir à bout de bras mon espoir de rires tout frais résonnant dans ce lieu inspirant.

Tu ne t’en souviens pas, Régis, mais depuis sept ans, on s’est rencontrés quelques fois : une photo officielle ensemble pour le Projet 100 robes dans Saint-Roch, un soir glacé d’avril, en 2012. Quelques salutations formelles quand je te croise quelque part, ma face anonyme dans le patchwork de ta vie mondaine. Une fois, au Marché de Noël, tu as fait un « pout » sur le nez de mon bébé d’un mois. J’aurais dû te demander s’il y aurait quelque chose pour elle plus tard qui enlacerait la vie quotidienne dans les rues de mon duché, si les pierres que nous habitons exalteraient une autre fierté que celle de leur âge avancé d’ici à ses premiers pas, son entrée à l’école, son premier baiser.

Eh oui, Régis : depuis sept ans, on a créé encore plus de vie. Une fillette de trois ans pétillante, qui est une future duchesse revengeresse à coup sûr, une reine, même. J’en ai même une autre dans le ventre, qui fleurit tranquillement tandis que je marche en mettant toute la foi inutilisée des dizaines de clochers qui dominent mes rues dans la paire de crampons qui essaient de m’empêcher de déraper sur les trottoirs mal déglacés. « On est fous de même », que je réponds chaque fois où devant mon arrondissement (de ventre) on s’exclame « un quatrième? ». Je prends donc encore de l’expansion, et notre 6 1/2 s’agrandit de l’intérieur. On est fous de même.

Le Vieux-Québec, c’est nous. Nous, les humains qui l’habitent toute l’année. Nous les têtus qui s’accrochent malgré tout.

Pense à nous, Régis. Pense à ceux qui veulent encore que le Vieux-Québec ait une âme vivante, qu’il ne devienne pas un Disneyland semi-historique vivotant d’amours éphémères entre deux magasins de bonbons. Pense à nous dans tes plans, chouchoute-nous comme si nous étions les Nordiques, tiens. L’âme de ton aimant à touristes, c’est nous, mon Régis. Sans nous, le lampion coloré perdra de son éclat, peu importe le nombre de kiosques que tu ajouteras au Marché de Noël allemand. Que tu le veuilles ou non, mon chat sur le bord de la fenêtre se fait sans doute autant photographier que bien des plaques historiques. Les dessins d’enfants dans mes vitres font jaillir des sourires authentiques aux passants, et quand pour sortir de chez moi je dois faire déplacer un groupe guidé de devant ma porte, leurs yeux brillent quand ils s’écartent en me saluant. Ça ne vaut pas quelques marchés de Noël, ça?

À la prochaine!

Sonia

Photo : Sonia P.

Tout. Rien. En même temps

Marrie E. Bathory, duchesse de Montcalm 2016

Depuis trois ans, quoi?
De petits riens tranquilles et d’autres moins. Des changements profonds, ou peut-être pas : que peut-on devenir sinon davantage soi-même?

Je reste à l’abri dans Montcalm-village-centre-du-monde, indétrônée.
Indétrônable, comme toute duchesse revengeresse : tu as la piqûre et ça y est, t’as ça dans le sang, c’est pour la vie.

Trois ans, donc. À la suite de tout ce qui nous est tombé dessus – tout ce qui donne envie d’exploser, ou d’imploser, ou de crier, à l’infini : les horreurs politiques, les iniquités, la fin du monde et le reste –, on a cette impression que l’univers s’est transformé. Et pourtant, il est demeuré tel quel.

Les plaques tectoniques ont bougé. Ça gronde, mais. Non, le monde n’a pas encore changé, pas vraiment. Sauf que toi, tu t’es paré·e à le saisir.

La Revengeance, c’est ça : ouvrir grand la porte des possibles.

Les « j’ai toujours voulu » s’étendent là devant, sur la route de briques jaunes du pays d’Oz. Tu tends la main à la sorcière féministe (plutôt que de l’écraser), te lances dans la lutte.
Tu demandes, tu obtiens.
Et chaque nouvelle rencontre, chaque tournant, chaque obstacle franchi transforme ta vie pour le mieux.

Fait que, fonce. Franchis le seuil. Revenge-toi. La ville – le monde t’appartient.

Photo : ME Bathory

« La ville est à nous, qu’y disaient »

Cristina Moscini, OG duchesse de Beauport 2010 et maîtresse de cérémonie des vieux lancements


Photo : Francis Gagnon – Archives Revengeance

 

2010, en années web, c’est il y a un siècle déjà. Je faisais souvent la blague, lors de l’animation de lancements, qu’au début du blogue, on n’avait même pas Internet. C’était un peu vrai dans mon cas. J’avais comme possessions mes 22 ans, des bottes de cowboy qui prenaient l’eau et des travaux d’université en retard. J’allais dans les bars comme le Temps Partiel ou le Scanner, ou à Gabrielle-Roy pour utiliser leurs ordis et créer mes billets pour le blogue. C’était aussi une des premières fois que j’avais une tribune aussi effervescente pour m’exprimer sur ce que je voulais. Les médias nous trouvaient trash, délurées (je m’exprimais alors à coups de tabarnak, de câlices – ça a tellement changé), et c’était comme mes médailles.

Est-ce que c’est trash à comparer au contenu qu’on trouve sur toutes les plateformes aujourd’hui, de vlogueurs, blogueurs, d’Instagram-famous thots, d’ados qui mangent des Tide-Pods pour le fame ou pour le goût ? Peu. Le monde change rapidement, le paysage médiatique dépeint un reflet amplifiant ou déformant des bêtes de cirque qui le construisent (allo!). Mais la Revengeance conserve sa pertinence, avec des cohortes qui ont en commun un verbe pulsant, une dignité de cœur et de l’huile de bras pour valoriser, décrier leur quartier. Sans censure. Dans mon temps, je ne saisissais pas l’importance d’articuler sa pensée vers le mot, l’image. Je le faisais naturellement car je suis spéciale comme ça, mais reste que dix ans plus tard, même si les tribunes se multiplient, même si on peut écrire ses statuts Facebook sur le bol, le muselage est toujours là qui nous guette toutes si on ne fait pas attention, si on ne prend pas le temps de s’écouter, de se faire de la place, de se faire attention.

Ça a l’air de rien, mais chu rendue mature en crisse. En dix ans, plusieurs duchesses ont eu le temps de fonder des familles, de poursuivre ou changer de carrière, de créer de nouvelles alliances ou amitiés, de starter de nouvelles entreprises, de créer des expos, des spectacles, d’écrire des livres, de se raser la tête, de se montrer les boules, de quitter la ville de Québec, mais sans jamais perdre du lustre de cette couronne qu’on n’enlève pas. De cette idée d’harmonie comme de combat, de solidarité comme d’indépendance, de créativité et de ciel à agrandir. Parce que nos nuages sont déjà finis d’être pelletés.

À toutes les belles froides, vieilles comme nouvelles, bonne Revengeance!

XOXOX

À tous les garçons qui m’ont harcelée

Juste Jo, duchesse de Neufchâtel 2018

Hier soir, je suis sortie prendre un verre pour fêter mon anniversaire, vers les vingt-deux heures. Un samedi, donc, la foule de Saint-Roch était jeune. (Non, je ne sors pas dans mon duché. Y a-t-il seulement des bars dans cette banlieue endormie?)

À une grande table en diagonale avec la nôtre, cinq filles, jeune vingtaine, blondes, riantes. Elles ont l’air de bien s’amuser, ça me rappelle ma jeunesse (dit-elle du haut de ses nouveaux vingt-neuf ans). Ça me rappelle mes années de cégep et d’université, les sorties du mercredi, jeudi, vendredi, samedi soir.

La suite me rappelle aussi ces années-là. Deux hommes prennent la table d’à côté et, en moins de cinq minutes, s’incrustent dans le groupe. L’un prend la dernière chaise libre, l’autre se penche sur la table, ils lâchent des âneries, parlent fort, commandent une tournée de shooters.

Une des filles n’a pas l’air à l’aise. Même un enfant de quatre ans pourrait le deviner. Bras croisés, regard fermé, la tête légèrement tournée vers sa gauche pour éviter le regard du gros colon qui gâche sa soirée. Ils ne comprennent pas le message, pas tout de suite. Ils partent enfin après avoir laissé un numéro de téléphone. Pendant les dix minutes suivantes, elles se moquent d’eux, roulent des yeux, rient jaune. Ce n’est sûrement pas la première fois que ça leur arrive, et sûrement pas la dernière.

Cette scène, vécue dans la ville de Québec, arrive malheureusement partout dans le monde. Y’a des choses pires, me direz-vous. Oui. Mais y a des choses mieux. Par exemple, ne pas se faire harceler au bar. Être à l’aise. Pouvoir profiter d’une seule soirée avec ses amies sans la crainte constante qu’un gros lourdaud s’impose et crée un malaise.

Messieurs, voici un petit truc pour savoir si votre présence est nuisible. Si quelqu’un dans le groupe a une attitude fermée, allez-vous-en! Bras croisés, regard fuyant, réponses monosyllabiques: allez-vous-en! Rires malaisés, sourcils froncés, nez pincés : allez-vous-en! Vous vous faites dire de partir? Allez-vous-en. Vous vous faites dire non, non merci, ou recevez un silence en guise de répondre? Allez-vous-en.

À tous les garçons qui m’ont harcelée, et à tous ceux qui se permettent encore une telle attitude déplorable en 2019 : allez-vous-en.

Mesdames, j’en appelle aux armes et à votre solidarité féminine. Que 2019 marque le début d’une nouvelle ère. Que la ville soit à nous. Non, que le monde soit à nous. Que jamais plus nous ne nous fassions harceler dans les bars, dans la rue, au travail, à la maison, au restaurant, au théâtre, au café, à l’épicerie. Qu’enfin nous soyons respectées. Réapproprions-nous l’espace.

À tous les garçons qui m’ont harcelée, vous avez tort, et en 2019 je jure votre perte.

La vengeance d’une duchesse sur la Revengeance des duchesses

(mais qui n’eut jamais lieu…)

Marjolaine Turcotte, duchesse de l’île d’Orléans 2018

Il y a plusieurs femmes extraordinaires qui habitent l’île d’Orléans. Mais il y en a une, pour qui j’ai beaucoup de respect et d’affection, dont j’aurais aimé vous parler. Une femme généreuse, impliquée dans son milieu. Une femme que j’admire à bien des égards. Une femme qui fut duchesse il y a quelques dizaines d’années pour le Carnaval, dont j’aurais aimé vous rapporter directement les paroles, l’expérience. Elle n’a pas voulu, craignant les critiques, les jugements, les commentaires désobligeants qui déferlent si facilement en ligne.

Je respecterai son choix, mais je vous partagerai ici MA perception du rôle des duchesses à la suite de la discussion que j’ai eue avec elle, et de l’influence que ce rôle pouvait avoir sur leur vie, au vu de son expérience personnelle.

Ce que j’ai appris, c’est qu’à une époque où les métiers/carrières qui s’offraient aux femmes se limitaient à peu près à enseignante, infirmière, secrétaire ou mère au foyer, être duchesse ouvrait des portes vers de nouvelles possibilités. Cette expérience renforçait leur confiance en elle, en leurs capacités.

Ce que j’ai appris, c’est que le rôle de duchesse, lorsqu’il était assumé par des femmes qui avaient grandi dans leur duché et étaient fières de leur quartier, était rassembleur. Au-delà de l’image, la duchesse devait toucher les gens, elle devait mobiliser les habitants de son duché. Elle apportait la fête aux gens parce que chacune (et chacun) se reconnaissait en elle.

Ce que j’en retiens, c’est que si, au fil du temps, le concept de « duchesse du Carnaval » avait su rester près des quartiers et des gens, et les représenter dans toute leur diversité, il aurait probablement mieux traversé le temps. Mais bon. Pour la diversité, il y a la Revengeance. #lavilleestànous

Merci, duchesse du Carnaval, d’avoir partagé ton expérience avec moi. Tu m’as appris et permis de nuancer mon opinion.

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