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La revengeance des duchesses

Le club philosophique

La salle de classe avait une lumière jaunâtre-ocre. C’était peut-être l’effet du soleil d’automne, peut-être les murs couleur moutarde, peut-être les lumières elles-mêmes dans la salle qui donnaient cet effet. Peut-être aussi que ma mémoire teint déjà en sépia mes souvenirs d’adolescence. Je ne me souviens plus du numéro de la salle, mais je me souviens très bien de l’odeur de papier qu’on retrouve dans les vieux livres, dans les bibliothèques et dans les écoles. Je me souviens de la texture partiellement lisse du bureau zébré de rayures laissées par d’autres étudiants passés avant moi (et je l’avoue, j’ai laissé plusieurs cicatrices sur quelques bureaux de cette école pour marquer mon passage).

Crédit : Mariana Montoya

Crédit : Mariana Montoya

On était quelques-uns, pas plus d’une dizaine, réunis dans la salle. On avait arrangé les bureaux en cercle et on attendait l’arrivée de monsieur L. Une année auparavant, on avait écouté dans le cadre d’un cours « La société des poètes disparus » et bien que la scène de « Oh capitaine! Mon Capitaine! » ait déclenché l’hilarité générale (c’est devenu un running gag pour écœurer des professeurs et remplaçants, exécuté par les quatre mêmes clowns de classe régulière), on se sentait un peu comme ça. Assis dans un genre de société secrète, club discret, à l’abri des autres.

Nous avions tous un point en commun : on était de ceux qui s’engageaient dans des discussions enflammées de géo-socio-politique pendant les pauses et devant les casiers. On avait la force que les amis de jeunesse ont de débattre sans se sauter à la gorge. Des fois on se heurtait, mais on aimait se remettre en question, se parler entre nous comme des adultes. Ce goût de la maturité nous motivait, et sans nécessairement être de la même « gang », on se portait un respect mutuel. Monsieur. L. était professeur d’éthique, et il avait le don de nous traiter de manière sérieuse. Il n’avait pas peur de parler de ses valeurs et de ses convictions à ses étudiants, de nous traiter comme de jeunes personnes capables de réfléchir.

D’ailleurs, notre réunion en dehors des heures de classe était une idée de monsieur L. Il nous avait approchés, chacun d’entre nous, pour nous suggérer la création d’un club philosophique.

Lorsqu’il est entré dans la salle, l’ambiance est devenue électrique. Il nous a donné des copies avec des fragments d’Héraclite et nous a demandé à tour de rôle de les interpréter. À ce jour, ça reste un de mes meilleurs souvenirs du secondaire.

Je n’ai pas eu la chance de faire le party avec les autres très souvent. Les fois que je me suis fait offrir de la drogue et de l’alcool par des amis entre secondaire 1 et secondaire 5 se comptent sur les doigts d’une main. Je n’ai pas eu de « vrai » chum pendant ces années, mais j’ai toujours gardé en tête ce que monsieur L. nous a dit en classe : qu’il cherchait toujours à avoir le regard d’un enfant, les yeux brillants de découvrir toujours le monde qui nous entoure. Il voulait éviter à tout prix qu’on devienne des zombies avec le regard mort, blasé, cynique. Il nous a enseigné à aimer penser différemment. Et pour ça, je lui serai éternellement reconnaissante.

Des années plus tard, je l’ai revu dans le cadre de mon travail; je portais à ce moment-là avec moi le poids muet de la dépression et de l’anxiété. J’avais changé avec les années, et même si je suis encore jeune, je n’avais pas nécessairement la légèreté de mon moi-même de 14 ans. J’étais contente de lui avoir reparlé. Mais j’aurais aimé qu’il reste dans mes souvenirs.

L’autre leçon qu’il m’a donnée, quand je l’ai revu, c’est que lorsque le regard change, nos héros perdent de leur grâce. Les expériences de vie et les perceptions les changent, inévitablement. Personne ne mérite de se faire idolâtrer. Ça déshumanise.

Il m’aurait probablement dit ce genre de chose, dans le décor sépia d’autrefois.

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