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La revengeance des duchesses

Lettre à Régis Labeaume

Sonia Plourde, Old Duch du Old Queb’ 2011

Allô Régis!

Long time no see. En fait, j’entends pas mal parler de toi, mais moi, je suis plus discrète. Ça fait déjà huit ans que j’ai été duchesse du Vieux-Québec. Il s’est passé pas mal de choses depuis. Laisse-moi te faire un petit résumé.

J’habite encore le Vieux. Ben oui, je tiens à défier les statistiques, c’est mon côté rebelle tranquille : je m’attaque aux chiffres, en silence. Il paraît que c’est dans tes objectifs de ramener les familles dans le Vieux? Tu devrais nous chérir, cher maire, nous, on est restés malgré tout. En presque dix ans dans notre 6 1/2 en plein cœur touristique, on a contre vents et G7 fait pousser des enfants dans la pierre bicentenaire d’un building qui est présentement suspendu entre deux propriétaires, succession oblige. On ne sait pas ce qui va se passer avec ça. Parce qu’il faut que tu saches, Régis, que depuis mon règne, mon proprio, un grand amoureux de la vie et de la ville, qui tenait à son bloc pour se garder amarré à ses origines, est tragiquement mort en s’écrasant avec son avion. Notre logement plein de poils de chat, de petits désagréments et d’amour, tôt ou tard sera vendu, probablement au plus offrant et sans sentiments.

Ramener les familles. Je ne veux pas te faire de peine, Régis, mais c’est mal parti. Sais-tu ce qui s’est passé aussi depuis sept ans? Six lettres, Régis. Devine? Airbnb. Six lettres qui sont en train de gratter ce qu’il reste de cœur et d’âme dans mon quartier pour le recouvrir de photos léchées pour allécher des pigeons voyageurs. Des vies qui ne prendront pas racine dans les parcs autour de chez moi. Des gens qui seront séduits, aimeront, puis iront voir ailleurs. Airbnb, c’est le Tinder de l’habitation.

Pour ramener les familles, il faudrait tordre le bras des promoteurs, qui ont bien compris que deux 3 1/2 ça se vend plus cher qu’un 6 1/2. Il faudrait nous aider à accéder à la propriété, nous, les rêveurs aux limites de la naïveté qui tentent de faire grandir nos enfants dans un coin qui semble, malgré tes beaux discours, les exclure de tous les plans. Le Vieux-Québec et ses Vieux Québécois, en majorité vieux de corps et de cœur, veulent semble-t-il des parcs tranquilles sans jeux, où il ne se passe rien, comme l’ont dit haut et fort plusieurs aigris gris lors d’un certain atelier consultatif sur l’avenir du parc du Corps-de-Garde, qui pourrait pourtant être un lieu de rassemblement entre les générations plutôt qu’un bunker pour se protéger de la vie qui pousse. Faut croire que les quelques jeunes âmes rêveuses de mon beau quartier avaient des berceuses à chanter ce soir-là, car j’étais pas mal la seule à tenir à bout de bras mon espoir de rires tout frais résonnant dans ce lieu inspirant.

Tu ne t’en souviens pas, Régis, mais depuis sept ans, on s’est rencontrés quelques fois : une photo officielle ensemble pour le Projet 100 robes dans Saint-Roch, un soir glacé d’avril, en 2012. Quelques salutations formelles quand je te croise quelque part, ma face anonyme dans le patchwork de ta vie mondaine. Une fois, au Marché de Noël, tu as fait un « pout » sur le nez de mon bébé d’un mois. J’aurais dû te demander s’il y aurait quelque chose pour elle plus tard qui enlacerait la vie quotidienne dans les rues de mon duché, si les pierres que nous habitons exalteraient une autre fierté que celle de leur âge avancé d’ici à ses premiers pas, son entrée à l’école, son premier baiser.

Eh oui, Régis : depuis sept ans, on a créé encore plus de vie. Une fillette de trois ans pétillante, qui est une future duchesse revengeresse à coup sûr, une reine, même. J’en ai même une autre dans le ventre, qui fleurit tranquillement tandis que je marche en mettant toute la foi inutilisée des dizaines de clochers qui dominent mes rues dans la paire de crampons qui essaient de m’empêcher de déraper sur les trottoirs mal déglacés. « On est fous de même », que je réponds chaque fois où devant mon arrondissement (de ventre) on s’exclame « un quatrième? ». Je prends donc encore de l’expansion, et notre 6 1/2 s’agrandit de l’intérieur. On est fous de même.

Le Vieux-Québec, c’est nous. Nous, les humains qui l’habitent toute l’année. Nous les têtus qui s’accrochent malgré tout.

Pense à nous, Régis. Pense à ceux qui veulent encore que le Vieux-Québec ait une âme vivante, qu’il ne devienne pas un Disneyland semi-historique vivotant d’amours éphémères entre deux magasins de bonbons. Pense à nous dans tes plans, chouchoute-nous comme si nous étions les Nordiques, tiens. L’âme de ton aimant à touristes, c’est nous, mon Régis. Sans nous, le lampion coloré perdra de son éclat, peu importe le nombre de kiosques que tu ajouteras au Marché de Noël allemand. Que tu le veuilles ou non, mon chat sur le bord de la fenêtre se fait sans doute autant photographier que bien des plaques historiques. Les dessins d’enfants dans mes vitres font jaillir des sourires authentiques aux passants, et quand pour sortir de chez moi je dois faire déplacer un groupe guidé de devant ma porte, leurs yeux brillent quand ils s’écartent en me saluant. Ça ne vaut pas quelques marchés de Noël, ça?

À la prochaine!

Sonia

Photo : Sonia P.

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