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Jouer au Carnaval

Ariane Lessard, duchesse de Saint-Sauveur 2014

Je me souviens encore de la fois que j’ai assommé Sophie Lou Limoilou
J’y pense souvent
Je me sens mal parce que c’était une fille que j’aimais beaucoup, mais de manière timide, intimidée
Je me rappelle que sa mère était vraiment fâchée contre moi
Parce que j’avais voulu performer la fille qui est frue de pas gagner
La fille qui est bitch et qui n’aime pas les autres filles
Mais c’était pas moi cette fille
Je ne voulais pas être ça, mais je voulais avoir le droit de le performer, de montrer que ça existait, avec humour, sarcasme

Il y a beaucoup de ça dans le carnaval
Des rôles, des costumes, de l’outrance
J’ai aussi joué à être une poétesse de l’ombre de Saint-Sauveur, une duchesse russe du froid nordique, une amatrice de one-piece en coton ouaté qui montre ses boules,
À ce moment-là j’incarnais une saltimbanque du déguisement
Il faut savoir que si les filles grimacent autant, c’est parce que l’événement permet une expiation
Il permet à un groupe de filles, femmes, personnes qui s’identifient à, de vivre un carnaval à leur manière, sous le regard attentif et festif des habitants qui font vraiment vivre Québec de l’intérieur, les mêmes qui vivent terrés dans les divers quartiers de la vieille capitale et des alentours, qui ne votent pas pour la CAQ et qui aspirent à plus qu’un stade de hockey vide

Je me souviens de ma rencontre avec le maire le nombre de blagues sexistes qui peuvent être drôles vu qu’on est des filles intelligentes qui ne trouvent pas ça drôle d’habitude han
Le même maire qui fait revenir les anciennes duchesses et qui d’un coup, arrête de financer celles qui vivent en partie en bas de la côte

C’est primordial la folie dans le carnaval, c’est important d’aller voir jusqu’où on peut aller, poser des questions, frôler l’irrévérence, s’affirmer dans l’art, profiter de tout ce que ça donne, de se faire lire, de se faire voir

Pour les provocatrices comme moi, c’est un bel espace
Des chambres à soi mélangées en maison
Maison close de filles, je dis filles, mais je pourrais dire encore femmes, mais dans filles je reconnais plus de loisirs, mais c’est pas important

Une belle trâlée de filles qui se connaissent, se comprennent, tissent des liens, veulent s’impressionner entre elles, s’impressionnent, s’intéressent, se la jouent

Saint-Roch pis Vanier vous étiez mes sœurs même si Saint-Roch était fucking jeune
J’en revenais pas de la qualité de ces êtres

Ce qu’il y a de bien à Québec, c’est le réel microcosme d’artistes qui se savent exister qui donnent de l’espoir peut-être pis des coups comme aux dernières élections quelque chose comme une communauté

À Montréal, y’a trop de monde pour que tu saches que ce que tu fais est important, connu, reconnu la vie se passe surtout sur les réseaux sociaux pour une exilée comme moi parce que le milieu littéraire montréalais est intimidant tu sais pas trop comment parler au monde sans avoir l’air d’une fille qui veut de la visibilité alors que tu veux plutôt des nouveaux amis dans le domaine de l’art, mais genre n’importe quel art pour retrouver l’atmosphère qui avait à Québec, du monde qui se parlent se rencontrent souvent dans les espaces qui portent à se rencontrer,
mais c’est peut-être aussi parce que je sors pu pis que je bois moins, peut-être que c’était Québec qui m’aidait peut-être que c’était l’alcool

Le port du nom de duchesse est éphémère sur les médias sociaux
Mais il reste gravé dans le cœur

On ne naît pas toutes duchesses
Mais on en a besoin

Lancement de la Revengeance 2014. Photo : Cathy Lessard Photographe

Lettre à Régis Labeaume

Sonia Plourde, Old Duch du Old Queb’ 2011

Allô Régis!

Long time no see. En fait, j’entends pas mal parler de toi, mais moi, je suis plus discrète. Ça fait déjà huit ans que j’ai été duchesse du Vieux-Québec. Il s’est passé pas mal de choses depuis. Laisse-moi te faire un petit résumé.

J’habite encore le Vieux. Ben oui, je tiens à défier les statistiques, c’est mon côté rebelle tranquille : je m’attaque aux chiffres, en silence. Il paraît que c’est dans tes objectifs de ramener les familles dans le Vieux? Tu devrais nous chérir, cher maire, nous, on est restés malgré tout. En presque dix ans dans notre 6 1/2 en plein cœur touristique, on a contre vents et G7 fait pousser des enfants dans la pierre bicentenaire d’un building qui est présentement suspendu entre deux propriétaires, succession oblige. On ne sait pas ce qui va se passer avec ça. Parce qu’il faut que tu saches, Régis, que depuis mon règne, mon proprio, un grand amoureux de la vie et de la ville, qui tenait à son bloc pour se garder amarré à ses origines, est tragiquement mort en s’écrasant avec son avion. Notre logement plein de poils de chat, de petits désagréments et d’amour, tôt ou tard sera vendu, probablement au plus offrant et sans sentiments.

Ramener les familles. Je ne veux pas te faire de peine, Régis, mais c’est mal parti. Sais-tu ce qui s’est passé aussi depuis sept ans? Six lettres, Régis. Devine? Airbnb. Six lettres qui sont en train de gratter ce qu’il reste de cœur et d’âme dans mon quartier pour le recouvrir de photos léchées pour allécher des pigeons voyageurs. Des vies qui ne prendront pas racine dans les parcs autour de chez moi. Des gens qui seront séduits, aimeront, puis iront voir ailleurs. Airbnb, c’est le Tinder de l’habitation.

Pour ramener les familles, il faudrait tordre le bras des promoteurs, qui ont bien compris que deux 3 1/2 ça se vend plus cher qu’un 6 1/2. Il faudrait nous aider à accéder à la propriété, nous, les rêveurs aux limites de la naïveté qui tentent de faire grandir nos enfants dans un coin qui semble, malgré tes beaux discours, les exclure de tous les plans. Le Vieux-Québec et ses Vieux Québécois, en majorité vieux de corps et de cœur, veulent semble-t-il des parcs tranquilles sans jeux, où il ne se passe rien, comme l’ont dit haut et fort plusieurs aigris gris lors d’un certain atelier consultatif sur l’avenir du parc du Corps-de-Garde, qui pourrait pourtant être un lieu de rassemblement entre les générations plutôt qu’un bunker pour se protéger de la vie qui pousse. Faut croire que les quelques jeunes âmes rêveuses de mon beau quartier avaient des berceuses à chanter ce soir-là, car j’étais pas mal la seule à tenir à bout de bras mon espoir de rires tout frais résonnant dans ce lieu inspirant.

Tu ne t’en souviens pas, Régis, mais depuis sept ans, on s’est rencontrés quelques fois : une photo officielle ensemble pour le Projet 100 robes dans Saint-Roch, un soir glacé d’avril, en 2012. Quelques salutations formelles quand je te croise quelque part, ma face anonyme dans le patchwork de ta vie mondaine. Une fois, au Marché de Noël, tu as fait un « pout » sur le nez de mon bébé d’un mois. J’aurais dû te demander s’il y aurait quelque chose pour elle plus tard qui enlacerait la vie quotidienne dans les rues de mon duché, si les pierres que nous habitons exalteraient une autre fierté que celle de leur âge avancé d’ici à ses premiers pas, son entrée à l’école, son premier baiser.

Eh oui, Régis : depuis sept ans, on a créé encore plus de vie. Une fillette de trois ans pétillante, qui est une future duchesse revengeresse à coup sûr, une reine, même. J’en ai même une autre dans le ventre, qui fleurit tranquillement tandis que je marche en mettant toute la foi inutilisée des dizaines de clochers qui dominent mes rues dans la paire de crampons qui essaient de m’empêcher de déraper sur les trottoirs mal déglacés. « On est fous de même », que je réponds chaque fois où devant mon arrondissement (de ventre) on s’exclame « un quatrième? ». Je prends donc encore de l’expansion, et notre 6 1/2 s’agrandit de l’intérieur. On est fous de même.

Le Vieux-Québec, c’est nous. Nous, les humains qui l’habitent toute l’année. Nous les têtus qui s’accrochent malgré tout.

Pense à nous, Régis. Pense à ceux qui veulent encore que le Vieux-Québec ait une âme vivante, qu’il ne devienne pas un Disneyland semi-historique vivotant d’amours éphémères entre deux magasins de bonbons. Pense à nous dans tes plans, chouchoute-nous comme si nous étions les Nordiques, tiens. L’âme de ton aimant à touristes, c’est nous, mon Régis. Sans nous, le lampion coloré perdra de son éclat, peu importe le nombre de kiosques que tu ajouteras au Marché de Noël allemand. Que tu le veuilles ou non, mon chat sur le bord de la fenêtre se fait sans doute autant photographier que bien des plaques historiques. Les dessins d’enfants dans mes vitres font jaillir des sourires authentiques aux passants, et quand pour sortir de chez moi je dois faire déplacer un groupe guidé de devant ma porte, leurs yeux brillent quand ils s’écartent en me saluant. Ça ne vaut pas quelques marchés de Noël, ça?

À la prochaine!

Sonia

Photo : Sonia P.

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