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Quelques prescriptions littéraires

Hier, la librairie Pantoute de la rue Saint-Jean m’a accueillie pour une séance de prescriptions littéraires. Quelques jours auparavant, la pétillante libraire Émilie Roy-Brière m’a demandé une liste afin de s’assurer que les livres seraient sur ses tablettes. Je lui ai donc envoyé une dizaine de titres de livres écrits par des femmes que j’admire.

Voici ladite liste, dans un joyeux désordre!

PRESCRIPTIONS DU 10 JANVIER

Alma
de Georgette LeBlanc
alma

J’ai rencontré Georgette LeBlanc en juin dernier, à l’occasion de sa résidence d’écriture à la Maison de la littérature. Ç’a été une révélation. Femme de feu, son écriture est si vivante qu’on se laisse prendre par les tripes, on se met à bouillir jusqu’à ne plus pouvoir résister à la lecture à voix haute. Alma est son premier livre, mais je recommande aussi Le Grand feu, également paru chez Perce-Neige, excellente maison d’édition acadienne dont le cœur est situé à Moncton.

chaque printemps sa façon de braquer
(p. 18)

Ah oui, en passant, c’est la nouvelle poète officielle du Parlement canadien!

Les luttes fécondes 
de Catherine Dorion

luttes

Je connaissais déjà Catherine Dorion pour l’avoir vu lire sur différentes scènes de la ville de Québec. Mais je l’ai davantage découverte grâce à ce petit pamphlet sur le désir amoureux et politique. Elle parle de tout ce qui nous étouffe, ce qui nous enferme, nous paralyse, nous rend stériles. Je m’y suis reconnue : bonne élève au besoin dévorant de révolte. La parole de Catherine Dorion m’a redonné un souffle que j’avais perdu, une énergie que je ne me connaissais pas. C’est une parole qui donne le droit, une parole qui libère la parole. Une parole nécessaire. Ce petit livre ne promet pas de réponses; il fait quelque chose de bien plus important : il nous met en mouvement, sur la piste des réponses. À lire absolument pour se désengourdir l’éros et le thumos. Au fait, Catherine Dorion est candidate à l’investiture de Québec solidaire dans Taschereau. En tant que dusèche du Vieux, par tous les pouvoir de la Revengeance qui me sont conférés, si je pouvais la sacrer reine, je le ferais sur le champ… c’est le genre à faire campagne avec pas de couronne pis pas mal de front! On a besoin de plus de politicien-ne-s de sa trempe!

Nous avons inventé, en dehors de la boîte. Dans l’auto, de retour de Natashquan, il m’a dit « D’accord. Nous n’avons rien à définir. Nous inventerons. »
De chaque côté, la neige et les petites épinettes barouettées par le vent de la mer.
Il a dit « C’est rempli d’une telle poésie ». Et nous avons pleuré en nous tenant la main.
C’est cette poésie qui nous rend disponibles à l’amour. L’amour, c’est cette poésie.
(p. 91)

 

Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles 
de Carole David

manuel

J’ai découvert l’écriture de Carole David grâce à mon amie Erika Soucy, duchesse du Vieux-Québec et reine de la Revengeance 2012. En fait, j’ai découvert pas mal de poètes contemporaines grâce à elle. (Merci!) Terroristes d’amour est le premier livre de Carole David; le premier que j’ai lu également. Je m’y suis tout de suite reconnue. Je me rappelle avoir pensé : « C’est ce que je suis en train d’écrire » (ou, à tout le moins, c’est ce que je tentais d’écrire… avec d’autres mots, évidemment). J’ai presque tout lu de la poésie de Carole David. Et si entre toutes ses œuvres je recommande son Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles, c’est qu’il s’agit du livre qui m’a ouvert le plus de portes. Un bijou d’intertextualité! Le livre nous renvoie constamment à des poètes et à des femmes qu’il faut lire et à découvrir. C’est un livre « réseau », un livre « chasse aux trésors » d’une infinie richesse.

[…] si je savais vivre,
je serais une jeune fille cruelle avec une dentelle salie,
ton livre ouvert sur mes genoux écorchés.
(p. 17)

Pages intimes de ma peau 
de Josée Yvon

pages

Ce livre rassemble en fait trois recueils : La chienne de l’hôtel Tropicana (1977), Koréphilie (1981) et Filles-missiles (1986), en plus d’autres poèmes parus en revues à la même époque.Il faut avoir lu Josée Yvon. Il n’existe pas d’équivalent en poésie. Josée Yvon, c’est la contre-culture, c’est la provocation et la colère, la violence d’un cri, l’extrême douleur de vivre et la fulgurance des mots d’un esprit sans pareille. Josée Yvon, c’est une coupure franche sur le bras blanc de l’histoire, une brûlure sur la langue québécoise. Elle était en avance sur son temps, furieusement lucide. Ce n’est pas pour rien que les poètes de ma génération s’en inspirent ou s’en revendiquent. Nous avons toutes une dette envers elle.

nos cicatrices
opérant comme dédicaces
(p. 139)

 

 

 Les filles en série
de Martine Delvaux filles

J’ai lu ce livre après tout le monde. Il est sorti en 2013, mais je n’ai mis la main dessus que lors de sa réimpression, en 2015… et j’ai attendu la fin de l’année 2016 avant de le lire. Je tardais à l’ouvrir parce que j’avais peur de trouver dans cet essai ce que j’essayais de cracher sous forme de poésie. J’avais peur que ça me bloque dans l’écriture, que ça teinte trop le livre qui était alors sur ma table de travail (et qui paraîtra chez Poètes de brousse à la fin du mois de mars – soupirs et cris de satisfaction!). Une fois ma lecture commencée, je n’ai pas pu m’arrêter. J’y retrouvais toutes sortes de métaphores qui habitaient déjà mon écriture, et j’étais prise entre le sentiment d’exaltation (un genre de « oui, c’est bien ça, c’est exactement ça! ») et la peur de n’ajouter qu’une goutte de plus à l’océan (un genre de « si ç’a déjà été dit, qui suis-je pour en ajouter? »). J’ai effectivement vécu le blocage que je redoutais. Et j’ai dû relire Les filles en série une seconde fois pour m’apercevoir que je ne redisais pas ce que Martine Delvaux y explique avec tant d’acuité et de verve. Oui, je fais partie de la série, oui je suis un maillon : différente dans la continuité, semblable dans l’unicité. Et c’est ensemble, que nous avons un poids (vous savez, ce fameux tout qui dépasse la somme de ses parties).

FILLES LUCIOLES
Clignotement amoureux, donc, clignotement désirant, signaux envoyés de cet « avoir-lieu en acte d’une singularité quelconque » (Charlotte Beradt) qu’est l’amour. Au bout du compte, les filles en série me renvoient à l’expérience de l’amour, non pas à cet amour rose bonbon qu’on cherche tant à associer aux femmes comme s’il leur était naturel, ou à cet amour pseudo-mystique qui demeure trop souvent une façon d’échapper au politique. Mais à l’« amour » au sens d’alliance, comme la force d’attraction qui fait que les filles peuvent être ensemble sans en mourir.
(p. 217)

Putain 
de Nelly Arcan

putain

Comme toutes les écrivaines dont je vous partage aujourd’hui les œuvres, Nelly Arcan est d’une fiévreuse lucidité. Elle aussi était en avance sur son époque, sybille des temps modernes. J’ai déjà entendu dire : « Ce livre-là est d’une telle maturité, ça aurait pu être écrit par un universitaire en fin de carrière. » Non. Cette comparaison n’a pas sa place. Ça revient à dire que la jauge du talent est un vieil intellectuel bourgeois. Ce livre est d’une maturité hallucinante parce qu’il a été écrit par une jeune femme hypersensible et observatrice, analytique et brillante, assumée et torturée, complexe : un vertige incarné, une soif impossible à assouvir. Avec Josée Yvon, elle est quelque chose comme la mère ou la grande soeur de toutes les étudiantes en création littéraire (je reprends ici une comparaison faite par Catherine Mavrikakis dans Je veux une maison faite de sorties de secours). Elle arrive à nommer ce conflit qui nous habite toutes, le combat qui se joue entre nos désirs parfois irréconciliables d’être objet et sujet, ce dédoublement du corps et de l’esprit, cette impression parfois de ne pas s’appartenir entièrement. Nelly Arcan pose cette énigme existentielle dans Putain, mais dans ses autres livres aussi. Il faut tout lire. Ne serait-ce que pour résoudre l’énigme autrement qu’avec la mort.

Mais ne vous en faites pas pour moi, j’écrirai jusqu’à grandir enfin, jusqu’à rejoindre celles que je n’ose pas lire.
(p. 18)

Nombreux seront nos ennemis 
de Geneviève Desrosiers

nombreux

Jusqu’à tout récemment, j’avais deux copies de ce livre. Lors du party de Noël de la Maison de la littérature, en décembre 2016, nous avions décidé de faire un échange de cadeaux. Comme nous sommes ultra originaux (!), nous nous échangions des livres. Nombreux seront nos ennemis était du lot. Je l’ai gagné et perdu trois fois avant de tenter un ultime vol et de le remporter pour de bon. Quelle ne fut pas la frustration de mes collègues en apprenant que j’en possédais déjà une copie! Eh oui, j’en avais acheté un exemplaire chez Pantoute en novembre… j’avais écorné les pages, fait quelques traits au plomb dans les marges… Mais cette copie-là ne contenait pas toute la symbolique de l’exemplaire offert par ma collègue Leïka Morin. C’est ce dernier que j’ai gardé dans ma bibliothèque (en prenant soin de plier les mêmes coins de pages et marquer les mêmes passages, plus quelques autres lors de ma seconde lecture). L’autre, je l’ai offert. Et je l’offrirai encore longtemps. En passant, Geneviève Desrosiers est une autre poète que j’ai découverte grâce à Erika! (Son poème préféré du recueil – si ce n’est pas du monde entier – est « Nous », p. 26-27.) Le mien est « Tendre », dont voici un passage que ma récemment rappelé Roxane Azzaria (merci!) :

Nous aurons tous les droits. Même celui de nous oublier; nous ne nous désapprendrons jamais.
(p. 53)

Une chambre à soi 
de Virginia Woolf

chambre

Vanessa Bell – pas la sœur de Virginia Woolf, évidemment – m’a invitée l’an dernier à prendre part à un projet extraordinaire : le numéro spécial poésie de Françoise Stéréo. Or dans la description de ce projet, Vanessa Bell mentionnait A Room of One’s Own, texte à l’origine du concept du lancement virtuel du numéro, intitulé CHAMBRES. Je n’avais jusqu’à ce jour jamais lu Virginia Woolf. Et j’ai voulu pallier cette ignorance. Mon père, incurable bibliomane, m’a acheté une des premières éditions, « published by Leonard & Virginia Woolf at the Hogarth Press, Tavistock Square, London, 1931 ». Vous dire le plaisir que j’ai eu à sentir le papier vieilli et tourner les pages épaisses en découvrant la vivacité et l’ironie tout à fait anglaise de Woolf! Un texte fondateur. À lire, peu importe l’édition (quoique…).

When (…) one reads of a witch being ducked, of a woman possessed by devils, of a wise woman selling herbs, or even of a very remarkable man who had a mother, then I think we are on the track of a lost novelist, a suppressed poet, of some mute and inglorious Jane Austen, some Emily Brontë who dashed her brains out on the moor or mopped and mowed about the highways crazed with the torture that her gift had put her to.
(p. 74)

Ne faites pas honte à votre siècle 
de Daria Colonna

honte

La voix de Daria Colonna est l’une des belles découvertes que j’ai faites en 2017. Ne faites pas honte à votre siècle est son second livre. Son premier, Nous verrons brûler nos demeures, est paru aux Éditions de la Tournure, une coopérative de solidarité qu’elle a cofondée. Je ne connaissais pas Daria Colonna, je ne la connais toujours pas personnellement, mais j’ai l’impression que nous nous nourrissons du même feu, de cette même envie de brûler poupées de plastique et banlieues asphyxiantes. Une auteure à suivre, assurément.

Nous ne parlons de deuil qu’aux endeuillées. Les larmes coulent amères dans l’œil des orphelines, elles deviennent machines à tuer, terroristes d’argile vertes et bleue, un visage déformé par la magie. Nous sommes couvertes de chicanes, nous répétons : comprends mon courroux, mon désir de briller, vois tout ce qu’on me refuse,

saisis la cruauté qui m’a taillée cruelle.
(p. 68)

Amélia
de Laurence Veilleux

amélia

Une autre belle rencontre littéraire que celle avec Laurence Veilleux! Une écriture fine, précise, perçante. Je l’ai également entendue lire ses textes en public : rarement j’ai vu quelqu’un rendre le découpage des vers avec autant d’adresse, nous faire vivre le poème sans le morceler. Son premier livre, Chasse aux corneilles, est également paru chez Poètes de brousse. J’attends le prochain avec impatience!

Facile d’avaler la forêt entière
la recracher dans mes mains
se retourner vers le ciel
moi seule derrière
trop de chemin
devant.
(p. 25)

 

 

 

 

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